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À la table du seigneur… 

Travailler sur des romans historiques m’a permis d’en apprendre beaucoup sur les habitudes culinaires de nos ancêtres. Certes, les romans que je traduis se déroulent surtout dans l’Écosse médiévale, mais pas toujours, et au plaisir de la découverte et de la plongée dans une certaine couleur locale se sont ajoutés la difficulté de surmonter certains écueils ainsi qu’un travail de recherche terminologique plutôt conséquent.

 

Banquet
Source : Stevie-B, Banquet, CC : https://flic.kr/p/myJot

Un festin de groupe dans la grande salle

Ce qui m’a d’abord marquée est que tout le monde prend son repas ensemble dans la salle d’apparat où viennent parfois jouer des acteurs et jongleurs itinérants ou des musiciens (luth, harpe, pipeau…). L’espace peut rapidement se libérer en démontant les tables qui sont de simples plateaux de bois montés sur tréteaux et assortis aux bancs grossiers, parfois ornés de gravures, sur lesquels on s’assied. Les chaises étaient considérées comme un luxe et on ne les utilisait pas pour prendre son repas. À la limite, un tabouret pouvait faire l’affaire.

Le seigneur et ses proches ou ses invités de marque prennent place sur une estrade faisant face aux tables du bas et généralement surmontée d’un dais. Dans certains romans, l’estrade n’existe pas, mais le dais marque la séparation entre les gens “du haut” et les autres.

Dans les foyers plus modestes ou dans certaines familles, on mange dans la pièce à vivre, à son bureau ou au beau milieu de sa chambre à coucher, l’usage des pièces n’étant pas établi comme à l’heure actuelle.

Un tranchoir ?

Quel concept étrange, et cela même si je vis en Norvège, le pays du sandwich “ouvert” qui ne présente qu’une seule tranche de pain sur laquelle s’étale la garniture. C’est un peu la même chose. Les assiettes modernes n’existant pas, on pose sa nourriture sur un tailloir, une plaque de bois ou de métal, selon sa position sociale. Le tranchoir constitue la base du plat, sur lequel on dispose le reste des aliments, que l’on découpe avec son couteau personnel et que l’on mange avec les doigts, la fourchette étant plutôt une sorte de brochette commune qui sert à attraper les aliments dans le plat. À cet égard, il est d’ailleurs important de se laver les mains avant et après le repas et de faire preuve de civilité, puisque les ustensiles sont utilisés par tous, y compris le verre, que l’on partage parfois avec son voisin.

Pour l’anecdote, j’ai rencontré dans un de mes romans l’expression anglaise qui se traduit littéralement par “ouvrir des yeux grands comme des tranchoirs” (à comprendre : comme des soucoupes – très anachronique) et j’ai hésité entre conserver le petit trait d’humour et ajouter une note ou bien modifier l’expression (en remplaçant les tranchoirs par des ronds de charrette). J’ai opté pour la deuxième option.

Dans un autre livre, la romancière avait utilisé le mot plate (assiette) dans le texte source, alors que l’objet n’était pas usité à l’époque. Puisque le plat en question était du haggis, plat écossais s’il en est, ma correctrice et moi l’avons traduit par écuelle, qui était, avec la cuillère en bois qui l’accompagne, un des objets de base de la table médiévale.

Scandinavian Pie
Source : Vrangtante Brun, Pie, CC : https://flic.kr/p/6yPj3z

Du gibier à tout va

Si dans les maisons privées, les personnages de romans se nourrissent de haggis, de tartes, ou encore de pain et de fromage, au domaine des lairds, on consomme du gibier (sanglier, cerf, faisan…). Les plats sont souvent en sauce et les fruits secs ont la part belle. Les pâtés sont également des incontournables de la table médiévale.

Le matin, on consomme du jambon, du pain, du beurre, des œufs… mais en temps de disette ou comme cela se produit lors de certaines histoires, les personnages sont contraints d’engloutir des écuelles entières de bouillie d’avoine (le fameux porridge), à peine égayées de quelques fruits secs.

Pensez-y la prochaine fois que vous lirez une scène de banquet et… bon appétit, bien sûr !

 

Quelques liens pour en apprendre plus

http://www.lecerclemedieval.be/histoire/A-table-au-Moyen-age.html

http://voyageurs-du-temps.fr/Comment-dresser-la-table-d-un-repas-banquet-festin-avec-recettes-de-cuisine-moyen-age-medieval_868.html

http://www.la-cour-des-saveurs.com/fr/75-mettre-la-table-au-moyen-age

 

 

 

Lass : la fameuse jeune fille écossaise

Si vous avez la chance d’être bilingue et que vous avez lu en V.O. quelques romances historiques se déroulant en Scotia, vous avez certainement remarqué cette étrange épithète : lass (ou lassie), qui se retrouve dans la bouche de tous les Scots dès qu’ils sont en présence d’une femme. S’il s’agit simplement d’un terme écossais des plus communs pour désigner une jeune fille ou une jeune femme, sa fréquence et surtout son emploi sont parfois déroutants pour les lecteurs de traduction en langue française. Il semblerait donc que quelques explications soient nécessaires.

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Source : Flickr, Tatters, Old Scotland, CC : https://flic.kr/p/MLX8G4

Une étrange apostrophe

Philippe Safavi, le traducteur d’Outlander de Diana Gabaldon, le dit lui-même : quand on essaye de rendre les particularités du parler écossais en français, notamment en piochant dans nos accents régionaux pour en recréer l’impression, cela peut parfois devenir un peu “plouc”. Incompatible donc avec la romance… Alors que faire ?

Utilisé comme apostrophe, lass peut faire penser au “ma belle” dont nous affublent volontiers les Sudistes ou à “ma petite dame”, mais sans connotation de classe ou d’origine paysanne. Plus familièrement, on pourrait aussi le comparer au “femme !” qu’utilisent parfois certains hommes envers leurs épouses ou tout autre personnage féminin (surtout quand celles-ci les contrarient, n’est-ce pas ?). Certes, c’est sexiste et horripilant, mais pour la petite histoire, quand j’habitais à Glasgow, j’ai été surprise de m’entendre interpeller à longueurs de phrases par des inconnus qui me disaient man. Mate (mon pote) me fait déjà grincer des dents, alors un changement de sexe imposé…

Dernière remarque. Attention, comme l’ont suggéré certaines lectrices dans leurs critiques en ligne, le terme ne possède aucune notion affective (bien au contraire, puisqu’on en infère que les locuteurs n’utilisent ni une formule de politesse, ni le prénom de la personne), et n’est pas non plus un surnom. Il s’agit simplement d’un de ces tics de langue auxquels on ne peut pas couper.

Quelques astuces pour le traducteur de romans écossais

La solution de facilité, et qui aurait également l’avantage d’expliciter cet usage et de mieux faire connaître la culture écossaise, serait d’ajouter une explication. Deux choix : insérer une note de traduction après le premier usage de l’expression “jeune fille”, ou bien conserver le terme lass en italique tout au long du texte, après une explication initiale sur son utilisation si particulière.

Dans une optique cibliste et pour rendre la lecture plus aisée, on peut tenter d’en diminuer la fréquence en rendant le propos plus formel ou, au contraire, plus personnel, en prenant en compte les relations entre les interlocuteurs. Par exemple, si l’un des guerriers du groupe s’adresse à l’héroïne de haute naissance, on pourra le remplacer par “Mademoiselle”. D’un autre côté, si c’est un prêtre âgé qui est touché par la détresse d’une pauvre prisonnière, sa bienveillance sera mise en valeur si l’on traduit lass par “ma jeune dame” ou une formule de ce genre.  Ce ne sont que quelques exemples. Libre à vous d’en trouver d’autres et de m’en faire part ; je serais curieuse de connaître vos petits trucs.

Cela étant, je ne suis pas forcément partisane du changement trop violent ou de la suppression pure et simple, mais les chroniques de lecteurs passionnés et familiers du genre soulignent souvent que l’usage répété de “jeune fille” ou “jeune femme” au sein de la narration est perçu comme lourd, incorrect (encore pire !), ou parfois même niais, alors qu’en langue anglaise et pour les gens qui ont, comme moi, vécu en Écosse, il s’agit d’une des marques de fabrique du dialecte écossais.

 

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Page, ma première héroïne écossaise, se prêtant d’autant plus à l’emploi continu de “lass” qu’elle ne possède pas vraiment de prénom (elle occupe les fonctions de page du château).

En conclusion, il est important d’écouter les remarques des lecteurs du genre qui sont peut-être habitués aux romances ayant subi le traitement Harlequin, destiné à faciliter la lecture d’un texte cible que la traduction a rendu parfaitement lisse, et ce, peut-être, au détriment de la couleur locale. D’un autre côté, il est bon d’informer les lecteurs, car la plongée dans un contexte historique ne passe pas seulement par un respect des costumes ou bien des us de l’époque, mais également par certains tics de langage, aussi déroutants qu’ils puissent paraître.

 

Pour aller plus loin :

Cliquez ici pour lire une fantastique interview du traducteur Philippe Safavi sur Outlander France.