Quelques précisions sur le #cockygate 

Si vous vous baladez sur le côté anglophone de la toile, vous avez déjà certainement entendu parler du “cockygate” et lu quelques articles agrémentés d’images plus ou moins rigolotes de divers animaux de basse-cour… ou bien de couvertures de romances représentant des pectoraux musclés à des degrés divers de nudité, soulignés par le mot “cocky”.

Introduction

L’affaire a débuté au printemps 2018, lorsque Faleena Hopkins, une auteure de romances contemporaines US, a décidé de déposer la marque “Cocky” pour sa série de romans mettant en scène les membres de la famille Cocker (c’est subtil). La double marque concernait l’usage du mot dans les titres de séries publiées dans la catégorie romance, mais également l’identité visuelle du titre sur la couverture, tous les volumes de cette série utilisant ce qualificatif et le même modèle de couverture.

Pour précision, le mot anglais cocky signifie arrogant ou hautain, ce qui est parfaitement représentatif de certains personnages masculins typiques du genre, mais je ne pense pas vous apprendre que c’est aussi un jeu de mot coquin (c’est le cas de le dire). Il s’agit donc d’un copyright déposé sur un mot d’usage déjà courant dans la vie quotidienne, mais encore plus dans ce genre en particulier.

Pour imposer sa marque déposée, l’auteure a alors décidé d’envoyer des ordonnances de cessation rédigée de sa main (et non par un avocat) à plusieurs auteures de romances indépendantes qui avaient publié des livres titrés “Cocky”, menaçant de les attaquer en justice si elles ne modifiaient pas le titre et contactant même Amazon pour qu’ils bloquent leurs livres. À noter que cela se déroule en pleine saison de festivals alors que les promos sont déjà en train, les affiches imprimées, les livres envoyées à des chroniqueurs. Sans compter les dépenses encourues pour modifier les titres sur les visuels (couvertures et bannières), à l’intérieur du livre ou dans le fichier de la version audio.

Les créatrices contactées ont alors demandé de l’aide auprès de collègues et de l’association professionnelle Romance Writers of America, et par le pouvoir des réseaux sociaux, #cockygate était né.

illustration cockygate

La réaction

Un mouvement de protestation s’est formé et un groupe d’une quarantaine de personnes se surnommant le Cocky Collective ont alors publié Cocktales, une anthologie de nouvelles (certaines très franchement parodiques) autour du mot Cocky, promettant de reverser l’intégralité des profits aux auteures touchées par l’imposition de cette marque déposée, mais aussi au fonds de défense légale de Romance Writers of America. Le volume est à présent un bestseller dans sa catégorie.

De son côté, Suzan Tisdale, une auteure de romances Highlander que je traduis en français, avait publié sous un pseudonyme une romance parodique et défié Faleena Hopkins de la poursuivre elle en justice, au lieu d’auteurs indépendants qui n’auraient pas forcément les moyens financiers d’engager les services d’un avocat.

Kevin Kneupper, auteur et ancien avocat, s’est alors engagé à tenter d’annuler l’enregistrement de la marque. Se sentant acculée, Faleena Hopkins a alors requis une ordonnance restrictive provisoire contre l’auteure Tara Crescent (qui utilise le mot dans deux de ses livres), Kevin Kneupper et Jennifer Watson, la publiciste (pas l’éditrice, c’est fou…) de Cocktales. L’audience s’est tenue le 1er juin à New-York.

Le verdict

L’auteure de romances historiques Courtney Millan s’est procuré la transcription de l’audience qu’elle partage sur son site à cette adresse. Si vous parlez anglais, je vous conseille de lire le document (en essayant de ne pas pouffer), ne serait-ce que pour mieux comprendre l’industrie et la façon dont elle se confronte au système judiciaire.

Le juge a tout d’abord écarté Kevin Kneupper de l’ordonnance au cours des premières minutes de l’audience et a finalement décidé de ne pas l’accorder contre Tara Crescent et Jennifer Watson, les laissant libres de continuer à publier leurs livres contenant le titre ou visuel Cocky sous leur forme actuelle.

Une autre audience est prévue pour le 7 septembre.

Le verdict a été accueilli avec soulagement par la communauté d’auteurs indépendants, particulièrement touchés par d’autres auteurs qui avaient entre temps parlé de déposer des marques sur des mots communément utilisés dans leur genre, tels que “Forever” ou “Shifter World”.

Certes, l’affaire est loin d’être terminée, mais elle a au moins permis à la communauté d’auteurs indépendants de communiquer, de s’informer et de mettre à jour certains écueils de cette industrie, dont je vais parler dans l’article suivant.

 

Sincèrement, je vous engage à lire la transcription en vous représentant le juge, un monsieur de 85 ans, en train de se faire expliquer les couvertures représentant des modèles dénudés (“C’est un docteur, mais il est torse-nu.” “Il ne ressemble pas à mon docteur, Votre Honneur”).

Ma citation préférée est entre l’avocat de l’accusation et le juge : “Ma cliente a vendu 600 000 exemplaires de ses livres”. Ce à quoi le juge répond : “Ce n’est pas un gage de qualité”. Merci.

 



Categories: Écriture, romance

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  1. Que nous a appris le #cockygate en tant qu’amateurs de romances ?  – A.O. Moreau – Traduction et rédaction

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